Gabrielle Emilie Le Tonnelier de Breteuil - Marquise du Châtelet - Portrait par Marianne Loir
Portait d'Emilie du Châtelet par Marianne Loir

"Une partie du Château était inoccupée, c'était l'appartement de madame du Châtelet. Il y restait d'ailleurs d'amusantes traces de Voltaire et de la célèbre Emilie. Cette dernière était affreuse, à en juger par son portrait que je vois d'ici dans la salle à manger de Cirey, vêtue d'un immense panier bleu de ciel avec des fourrures noires et ornnée d'un pied de rouge avec force manches. La salle de spectacle avait été arrangée par Voltaire et peinte sous ses ordres. J'ai souvenir d'une fausse loge où l'on avait figuré un abbé à côté d'une dame. C'est là que, dut-on, il était un jour tombé à coups de canne sur un naïf parterre de paysans qui sifflait "l'Enfant prodigue". Sur la façade du côté du jardin, on lisait encore des vers gravés par lui.

Mais à Cirey, le charme de Madame de Simiane dominait tout; l'excès de sa bienfaisance s'étendait à dix lieues à la ronde et les détails en seraient extraordinaires à raconter. Il en était résulté pour elle, à la fin de sa vie, une existence unnique. Elle était une puissance dans son département; nul administrateur n'y arrivait sans lui rendre ses devoirs et les cangements de gouvernement ne l'atteignirent jamais. On lui adressait, des points les plus éloignés, des pétitions comme à une reine, et le plus rare, c'est qu'elle trouvait le moyen de satisfaire tout le monde. Elle avançait de l'argent aux entreprises naissantes, elle aidait de mille manières ceux qu'elle ne pouvait soulager pleinement; elle parvenait même, comme toutes les âmes fortes, à communiquer son amour du bien, et autour d'elle on devenait meilleur.

Tous ceux qui l'approchaient l'adoraient et en conséquence vénéraient ses amis. Ceux-ci trouvaient à Cirey, jusque dans les inférieurs les plus minimes, un empressement affectueux; les murs semblaient avoir envie de leur plaire. La maîtresse du lieu animait jusqu'au moindre valet de son ardente bienveillance. Les gens étudiaient les habitudes et même les manies de ses hôtes pour les satisfaire avant qu'elle pussent se trahir. J'ai vu des lieux où on était parfaitement servi, je n'ai vu qu'à Cirey où on le fût pour ainsi dire tendrement.

La société était celle que j'ai tâché de peindre autour de ma grand'mère et là comme ailleurs, elle en était l'âme. C'était toujours cette vue animée sans fatigue, indépendante sans isolement, et par-dessus tout, le don de l'intérêt pour tous et pour tout, le premier préservatif contre l'ennui, et la plus heureusecomme la plus aimable des facultés.

A l'époque dont je parle, la journée se divisait ainsi : le déjeuner était servi à dix heures dans le salon même où l'on se tenait; il était exquis et léger, la viande n'y figurait pas. Les paresseux mangeaient après les diligents; ces derniers, quand ils avaient fini, quittaient la table, et la conversation, la lecture des journaux, les ouvrages à l'aiguille commençaient à un bout du salon pendant que le déjeuner finissait à l'autre."

Ajouter cette page à Mister Wong Ajouter cette page à Bookmark.fr Scoop it!