Quelques grandes figures du canton de Doulevant le Château (2007-22) Les chasses de Cirey: De l'être à l'avoir (Suite)
Par Hubert Saget, mercredi 6 juin 2007 à 18:35 - Un peu d'histoire - #1122 - rss
Surgissement de l'être sur fond de néant: C'est la divine surprise de la chasse, celle qui mérite qu'on lui consacre les heures d'attente de l'affût, ou de l'attente en haut du "mirador", les heures de recherche de la traque.
Mais voici que l'être apparaît, jamais comme je m'y attendais, et cet être vivant, proie inquiète et fugitive, il va falloir s'en emparer, le transformer en un "avoir", et c'est le paradoxe de la chasse: Il va donc falloir le tuer !
Marcel Proust, dans "la prisonnière", séquestrant Albertine, Molière dans "l'école des femmes", témoignent de la même vérité, au niveau de l'humanité; L'être, du seul fait qu'il est un être, répugne à être traité comme un bien que l'on s'approprie.
D'où la déception, l'amertume, inséparable de l'acte de chasser.
L'un de mes camarades de chasse me disait avoir eu, un jour, la saisissante intuition: Un bruit sourd de galop, accompagné du claquement de la ramure contre les perches, annonce l'arrivée d'un grand cerf. La bête apparaît en un éclair, le temps de lui envoyer une balle, puis disparaît. Le vent empêche d'entendre sa fuite.
En "relevant son coup de fusil", il voit tout de suite du sang sur le sol, ce sang intérieur, signe de vie, devenu signe de mort qu'on ne devrait jamais voir au jour, dit Tourguenier dans les "Récits d'un chasseur": Le sang sur la neige, signe de la souffrance innocente.
La trace est difficile à suivre, la bête a ralenti, est revenue sur ses pas, signe d'une gravité de la blessure; Et tout à coup, presque à côté de lui, à demi-dissimulée par les aubépines du sous-bois, une petite élevation, un peu plus fauve que le sol, c'est le cerf qu'il avait tiré, sans mouvement, mort !
Quoi de comparable dans ce petit tas écroulé, avec le majestueux animal si rapide, aux bois claquant dans les perchis ? "Il est encore plus grand mort que vivant", disait Henri III devant le cadavre du grand Guise, qu'il venait de faire assassiner à Blois.
Ici, c'est tout le contraire. C'est le même, et ce ne l'est plus.
A la joie de la réussite, se mêle un sentiment indéfinissable d'amertume: La bête magnifique, produit de la vie sauvage, venue de la profondeur du temps, n'est plus la même, elle est déchue de sa transcendance, elle a perdu son unité, elle sera bientôt le siège d'un processus de décomposition, de "désunion": Ne dit-on pas en terme de chasse à courre, qu'un animal depuis longtemps chassé, dont les traces ont perdu de leur cohérence, de leur régularité, se "désunit" ? Les morts vont vite...
D'où le culte des trophées, qui tente d'immortaliser, d'éterniser ce qui appartient au devenir, au temps destructeur de ce monde, contre lequel l'effort de la vie était au contraire dirigé: Défenses de sangliers, bois de cerf ou de chevreuil, fixés sur des écussons, ne font pas que rappeler un beau souvenir, ils veulent soustraire au temps ce qui peut être sauvé de son "injure".

















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