Tout le monde connaît le cri discordant émis par cet oiseau sur le passage de l'homme, comme s'il s'agissait de signaler le passage d'un intrus.

La venue des bêtes de la forêt n'est pas saluée de la même manière: Le geai émet une sorte de roucoulement plus discret, pour les bêtes qu'il connaît: Les hôtes habituels des bois ne viennent pas rompre l'harmonie de la nature.

Les chasseurs expérimentés reconnaissent bien cette annonce qui précède parfois de loin l 'arrivée des grands animaux, parfois très silencieuse. Bien avant même de voir ou d'entendre l'animal "en personne", il est prévenu de sa présence, s'il sait en interpréter tous les indices, à eux seuls capables de susciter l'émotion.

Mais voici les frôlements dans les ronciers, le martèlement du galop, le"bois qui casse", et c 'est enfin l'apparition féerique du grand animal, cerf, chevreuil ou sanglier, dont il faut rapidement profiter pour lui envoyer une balle au bon endroit, s'il s'agit d'une bête inscrite au "plan de tir".

Moment d'émotion inoubliable, que souvent l'on ne ressent qu'après coup. Mais pourquoi cette émotion ? Pour

l'être fini que je suis, incapable de créer l'"être", l'apparition de la créature, c'est la divine surprise ; Le merveilleux, c'est l'existence. Ma finitude, c'est négativement mon impuissance à créer la présence réelle de l'autre, et positivement ma surprise émerveillée devant la présence réelle, toujours neuve en chacun de ses exemplaires. C'est cette surprise, attendue mais toujours étonnante, qui justifie les heures passées au poste, à l'affût, à "l'espère", comme on dit dans les régions du Midi, ainsi que Stendhal le rappelle dans "Le Rouge et le Noir".

Pour moi qui ne suis pas créateur, l'apparition de la "créature" est l'un des plus beaux dons que puisse me faire la nature, et c'est ce que recherche inlassablement le chasseur. La chasse ne se confond pas, elle je se limite pas à la recherche du "gibier", comme d'un repas gastronomique.

J'ai parlé de la chasse au bois, mais il en serait de même s'il s'agissait de chasse en plaine.

Pour celui qui parcourt la plaine en quête de lièvre ou de la perdrix, il n'y a le plus souvent rien en vue. De tous côtés c'est la table rase de l' "étrouble", comme on dit en Haute-Marne, ou de l'"ateule", comme on s'exprime ailleurs: A droite, rien, à gauche, rien ! Et tout d'un coup, de ce rien jaillit l'être :C'est le brusque "déboulé" du lièvre, jusque là dissimulé par le merveilleux mimétisme de son pelage, c'est l'envol bruyant des perdrix, plus bruyant encore de la "grouse" dans les bruyères d'Ecosse, bref c'est encore le surgissement de l'être sur fond de néant, qui fait tout l'intérêt de l'entreprise, et fait battre le coeur du chasseur

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