Fin du règne de Louis XIV donc: L'hégémonie intellectuelle avait toujours été un bien de famille. Depuis des siècles, elle n'était jamais sortie de la latinité. L'Espagne avait eu son siècle d'or, l'Italie l'avait exercée à la Renaissance, et la France de Louis XIV venait de recueillir l'héritage, avec une profusion d'oeuvres de premier plan, avec lesquelles aucune autre nation européenne ne pouvait rivaliser; et non pas de ces oeuvres qu'un pays consacre "chefs d'oeuvre" pour se consoler,mais vraiment reconnues comme telles par toute l'Europe: Boileau, Molière, Racine, La Fontaine, La Bruyère, Corneille, Descartes, Pascal, Lesage, Regnard, Fontenelle, Bayle...

Et dans le même temps, l'Angleterre se trouve dans la situation de dénuement intellectuel le plus complet, dans les "ténèbres extérieures" de la culture; lorsque, miracle, paraissent en 1687, deux ans arès la Révocation de l'Edit de Nantes, date fatidique, les célèbres "Principes" de Newton, "Philosophiae naturalis principio mathematica", oeuvre scientifique importante entre toutes, qui inaugure l'époque de la science expérimentale et de l'astrophysique, en réalisant le voeu de Képler: l'union de la physique terrestre et de la physique céleste, que les anciens avaient maintenues séparées.

Et puis, un peu plus tard, et toujours en Angleterre, sous le règne de la reine Anne (1702-1714), apparaît une pléiade de talents littéraires et philosophiques, avec lesquels la France elle-même ne pouvait soutenir la comparaison: Pope, Swift, Aburthnot, Thomson, Addison, Berkeley, Steele. On sent chez les historiens anglais une sorte d'émotion quand on approche de cette prodigieuse période.

Mais pour que la force vive représentée par l'Angleterre s'épanche et agisse à son tour sur le continent, il y fallait des introducteurs, des révélateurs, des médiateurs, au premier rang desquels, Voltaire.

Si j'ai pu me convaincre, à l'occasion de visites de chaînes de télévision anglaises, puis au cours du colloque réalisé en 1995 au château du Grand Jardin, à Joinville, que Voltaire est perçu dans le monde anglo-saxon, naturellement pas comme l'auteur de ces tragédies larmoyantes, imitées de Racine, qui faisaient sa célèbrité à son époque,mais pas non plus comme l'auteur des contes que nous lisons encore aujourd'hui, "Candide, Zadig, l'Ingénu", brillants,percutants, incisifs, surréalistes ("six-mille coquins quittèrent le "meilleur des mondes" par la baïonnette", phrase de Candide),mais avant tout comme le médiateur, l'introducteur grâce auquel l'Angleterre fut tout d'un coup révélée à l'Europe comme puissance intellectuelle majeure.

L'Europe s'ouvrit à l'influence anglaise, jouant un rôle de premier plan dans le déplacement du centre de gravité du Midi au Nord, et des nations latines aux nations anglo-saxonnes, si caractéristiques du début du XVIII ème siècle.

Cirey dans l'histoire des idées, c'est le début de l'anglomanie.

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