C'était un ami de Voltaire, et l'on pouvait, pensait-elle, compter sur son appui.

Mais l'amitié du ministre s'était évanouie, en même temps que le crédit de l'écrivain auprès du roi de Prusse. Lord Keith répond que Voltaire doit rendre tout, car "Les rois ont le bras long...."

Enfin, après bien des péripéties, et après que Voltaire se fût engagé à ne prendre aucune copie de l'"Oeuvre de poésie" du roi, l'ordre d'élargissement arrive de Berlin, enjoignant à son geôlier de lui laisser regagner Plombières, où il voulait se faire soigner.

"L'arrestation de Francfort eut sur le caractère de Voltaire un retentissement profond, observe Jean Orieux. Il était sorti de sa jeunesse sous les coups de bâton de Rohan. Il entra dans sa vieillesse sous les sévices de Freytag et des argousins prussiens. La gravité de l'affaire réside dans l'arrestation arbitraire d'un homme libre, dans un territoire libre, par les agents d'un gouvernement étranger".

Voltaire se trouvait à même de constater que la royauté de l'esprit ne pèse pas lourd en face de la royauté réelle et politique de Frédéric. "Lequel est implacable entre la violence et la vérité", disait Pascal.

Voltaire mettait Frédéric toujours plus haut pour se hausser lui-même, il l'exaltait souvent en rabaissant les autres rois, et notamment le sien. Louis XV aurait eu beau jeu de répondre à Voltaire séquestré, par une de ces répliques dont il n'était pas incapable:"Adressez-vous donc à ce "Roi votre nouveau maître", à celui que vous avez fait appeler dans toute l'Europe:"Caton, Roi-philosophe, Salomon du Nord, modèle des monarques", adressez-vous donc à lui pour trouver cette justice que vous aviez découverte à Berlin et qui n'était pas dans votre patrie".

Mais ces années passées à courtiser, à souper, à s'humilier comme à plaisir, ne seront pas pour Voltaire des années perdues. "Il n'y a pas de plus grande perte que celle de son temps" avait-il dit. Ce temps ne sera pas perdu. Il va fuir les cours et les villes. La solitude et le travail seront son pain quotidien.

En France on lui apprend que tout le monde a pris son parti dans cette affaire.

Frédéric avait l'âme moins sereine. Il écrivait à sa soeur de Bayreuth, et plus tard à son ministre en France, ses regrets d'une affaire brutale, et au demeurant, inutile. Il était conscient de ne pas pouvoir remplacer la présence et l'amitié de Voltaire. Il était l'homme qui s'était vanté de comprendre Voltaire mieux que quiconque.

L'écrivain en revanche avait pu dire que son plus fidèle, son plus fraternel disciple était le roi le plus brillant du siècle.

Frédéric garda toute sa vie la nostalgie des soupers du "Sans-Souci"...

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