Depuis longtemps leurs relations avaient tourné à l'aigre. Voltaire avait écrit contre son ancien professeur de physique newtonienne, Maupertuis, devenu président de l'Académie de Berlin, la "Diatribe du docteur Akokia, mèdecin du pape", qui fut brûlée officiellement.

La "Gazette de Berlin" publia la "brûlure" infamante en désignant l 'auteur. Maupertuis suppliait Frédéric de le venger. Frédéric ne céda pas. Il écrivait à sa soeur la margrave de Bayreuth "Un peu trop d'amour-propre l'a rendu (Maupertuis) trop sensible aux manoeuvres d'un singe qu'il aurait dû mépriser après qu'on l'ait fouetté..." Le "singe" ne craignait pas les mépris de Maupertuis, mais il craignait les châtiments corporels et la prison.

Voltaire fut cependant blessé par cette "brûlure" car le seul livre que Frédéric eût fait brûler par voie de justice fut précisément celui de Voltaire. Un tel privillège ne s'oublie pas. Il renvoie au roi la croix et les clés d'or, insignes de chambellan de sa majesté. Le monarque ne veut pas les accepter.

Cependant Voltaire cherchait des appuis. Il ne se sentait plus en sécurité. Il se souvint qu'il y a à Versailles un autre roi, le sien, son seul et efficace protecteur. Il se tourne vers le ministre de France, le chevalier de la Touche, à qui il fait une cour pressante, tout en refusant les invitations à souper que lui adresse Frédéric, qui, frustré, va jusqu'à lui rendre son appartement de "Sans-souci",et à lui envoyer son carrosse.

Voltaire prend soin de faire savoir tout cela, et notamment à Paris, où le bruit de sa disgrâce avait couru. Pourtant, dans le même moment, il fait retenir un appartement à Leipzig, où il espère se réfugier.

Ce qu'il veut, c'est que son départ ne ressemble pas à une fuite. Il y faut une scène d'adieux bien réussie: Il ne l'aura pas.

"Vous pouvez quitter mon service quand vous voudrez, mais avant de partir, faites-moi remettre le contrat de votre engagement, la croix et la clef et le volume de poésies que je vous ai confiés ".

Malgré tout son mépris pour le caractère de Voltaire, Frédéric était encore fasciné par son intelligence et son talent. Il l'aurait gardé volontiers, mais au bout de six jours , Voltaire lui annonce son départ.

"Monsieur, je vous souhaite donc bon voyage", lui répond le roi, qui ensuite lui tourne le dos. La belle scène d'adieux n'eut pas lieu.

Voltaire se jette dans son gros carrosse, et sans faire de visites, s'enfuit.

Frédéric craint par dessus tout les épigrammes que Voltaire pourrait répandre pour amuser les cours d'Europe aux dépends du Salomon du Nord. "On presse l'orange et on jette l'écorce", avait dit de lui Frédéric.

De son côté Voltaire avait parlé de "linge sale" à propos du livre de poésie. Entre eux la partie n'était pas égale.

Reçu triomphalement à Cassel, Voltaire apprend qu'il est suivi par le terrible Polnitz, le confident, l'espion, l'homme de main de Frédéric.

Voltaire ne devait pas être très rassuré d'être suivi par cet "ange gardien".

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