Mais Voltaire était un esprit survolté, satisfait de ce peu de sommeil, et quand il lui prenait la fantaisie de faire entendre un poème de sa composition à ses hôtes, inventé pendant la nuit, il n'avait de cesse de le faire goûter à ses invités, contraints de se lever en se frottant les yeux, sous peine d'être mis dehors avec pertes et fracas.

La journée était ainsi réglée à Cirey, à coups de cloches. Il était à peu près impossible de perdre un quart d'heure. Voltaire avait une horreur instinctive du temps creux, du farniente. "L'amour passionné qu'il avait de la vie lui faisait chérir chaque heure du jour et la lui faisait remplir de son propre plaisir, c'est-à-dire de lectures, de réflexions et d'activités dans tous les domaines", dit toujours le même auteur.

Ce n'était pas seulement d'ailleurs des grands seigneurs, qu'il appelait à lui servir d'auditeurs.

Dans une lettre inédite que je citerai plus loin, car elle fut écrite plus tard, la vicomtesse de Noailles, qui avait maintes fois séjourné à Cirey, raconte que Voltaire et la marquise invitaient parfois, faute de mieux sans doute, à leur servir de public au théâtre, les bonnes gens de Cirey, qui, dans leur franchise, les avaient sifflés quand ils jouaient "L'enfant prodigue".

Sur quoi Voltaire, toujours bouillant, était tombé à coups de canne sur le naïf parterre de paysans.

On imagine la réputation que devaient lui valoir à Cirey de telles incartades, et on ne s'étonne pas que le seul souvenir de lui, transmis par la tradition orale et locale que l'on ait recueilli sur place fût celui-ci:"C'était un "peuh", ce qui, dans le patois du Nord Haut-Marnais voulait dire un vilain, au double sens physique et moral.

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